La charge du passé
Nous sommes tellement fascinés par la trace, le passé, l'Histoire que nous ne sommes plus capables d'accueillir le Présent...
Notre fascination pour le Passé vient du fait qu'il revêt un masque de certitude, de preuve, de stabilité.
N'est-ce pas merveilleux pour notre espèce si détachée du "flow" inconstant de la Vie, cette certitude, cette stabilité, la preuve de ce qui fut ?
Nous partons d'un Passé que nous pensons sûr, réel pour déduire l'inconnaissable Présent. Mais ce qui Est n'est pas la suite de ce qui fut. Ce qui Est n'a ni origine, ni destination, ni Passé, ni Futur. Ce qui Est ne peut être contenu, car ce qui Est est au-delà des frontières.
Nous tentons de savoir qui nous sommes, en fabricant un "qui nous fûmes", aliénant ainsi le Présent à cette construction figée et morte qu'est le Passé. Nous ne nous autorisons plus ainsi autre chose que de vivre, dans notre Présent, la continuation de cette fable que nous nous racontons sur ce "Ce que nous fûmes".
Il n'y a pas de frontière entre le bourgeon, la fleur, le fruit, la graine, la pousse et l'arbre. Seuls les mots fractionnent et fixent. Le mot n'étant jamais la chose, un bourgeon est une idée morte, extraite de l'entier processus de la Vie.
Ainsi toute notre vie est contenue ici et maintenant, il n'y a aucune frontière, aucun départ, aucun passif.
Pouvons-nous nous ouvrir à cela ? L'idée qu'il y ait quelque chose qui soit hors de l'instant présent est une illusion. Nous jouons, créons le Passé, ici et maintenant.
Pouvons-nous voir cela ? Le Passé nous le jouons maintenant, dans le Présent. Il n'existe pas si nous ne le jouons pas dans le Présent. Ce n'est pas une figure de style. Le Passé n'existe pas ailleurs qu'ici et maintenant.
Tentons de ne rien objecter à cela, il ne s'agit pas d'être en accord ou en désaccord mais d'observer.
Regardons à présent quel est ce besoin de certitude, de constance, de stabilité ?
Dans "L'Après-midi d'un Faune" Mallarmé fait dire au Faune.
"Ces nymphes, je les veux perpétuer. Si clair,
Leur incarnat léger, qu'il voltige dans l'air
Assoupi de sommeils touffus.
Aimai-je un rêve ?"
Que voulons-nous voir perpétuer, que voulons-nous voir perdurer ? Notre plaisir, notre confort, nos habitudes auxquels nous nous sommes identifiés. Et si cela change ou disparaît, nous souffrons, dépouillés de qui nous pensions être.
Nous voulons que les circonstances soient immuables car nous tirons notre identité d'elles. Ainsi l'écroulement des circonstances signifient pour nous notre propre disparition.
Nous nous sommes forgés une identité de mère ou de père et nos enfants partis, nous sommes perdus. Nous nous sommes forgés une identité de chef, de conquérant et l'âge de la retraite venu nous sommes perdus. Nous nous sommes forgés une identité de mal-aimé, de rejeté et lorsque l'amour se présente nous sommes perdus, nous nous sommes forgés une identité de victime, de persécuté et lorsque le secours de l'Autre disparaît alors nous sommes perdus, etc...
Pouvons-nous voir cela très clairement en nous ? Nous ne sommes face à personne pour répondre à cette question. Ces mots ne sont que des lignes. Nul autre ne nous regarde que nous-mêmes.
Qu'est-ce que cette chose que nous voulons "perpétuer" comme le Faune ?
Il y a le plaisir bien sûr, mais le plaisir n'est qu'un instant, un flash évanescent. Le plaisir "perpétué", le plaisir maintenu est un plaisir mort. Ce plaisir mort est ce que nous appelons confort.
Il n'est ni le repos de l'esprit, ni le repos du corps. Il n'y a aucun repos dans le confort, le confort est le pendant inverse du chaos, celui de nos vies. Voyons ce que le confort crée dans nos sociétés. Le confort est une apathie du corps et de l'esprit. Cette apathie nous fait préférer, en réaction au chaos de nos existences, les choses mortes à la Vie.
Ce confort social par nos vaines relations, le confort matériel par l'illusion de sécurité, le confort existentiel par nos guides, prêtres, anges ou philosophes, le confort du futur par nos utopies étriquées, tout cela n'est qu'illusions, fabrications.
Lorsque nous creusons dans nos cœurs, voici de quoi est fait ce Passé sans aucune profondeur.
Le Lâcher-prise n'a pas d'autre objet que le Passé lui-même. Vivre dans le Passé et vivre le Présent sont des choses rigoureusement incompatibles. L'un ne peut cohabiter avec l'autre, car le Présent, pour être vécu, requiert l'éradication totale du Passé dans cette frontière sans limite qu'est la mort.
Ce qui Est est la perpétuelle renaissance de la Vie, la mort le battement de son cœur.
Bonne journée à toutes et à tous !
